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Chapitre 1 : L’humanité ou Le Bateleur

Publié le par Diluvien

Chapitre 1 : L’humanité ou Le Bateleur

   Pierre écoutait les informations, fumant une cigarette au volant de sa voiture et au milieu des embouteillages. Comme tous les matins de la semaine, il traversait une partie de Paris pour se rendre à son travail depuis son petit appartement où il vivait seul. Et comme tous les matins de la semaine, ils étaient trop nombreux à vouloir faire le même trajet au même moment. Ceci créait facilement des embouteillages et donc des énervements. Il était perdu dans ses pensées. « Quelqu’un a-t-il déjà imaginé réorganiser tout Paris en créneaux décalés ? Si des postes étaient spécifiquement adaptés et mieux rémunérés il pourrait y avoir un tiers de la population « décalée », ils auraient un meilleur pouvoir d’achat et seraient plus efficaces, créant ainsi des emplois en synergie avec de nouveaux besoins de services également en décalage (livraison, nourriture, etc…) et alors… »

   Il fut brusquement stoppé dans ses pensées par de violents coups de klaxons. Le feu venait de passer au vert et il n’avait pas démarré instantanément, erreur grave pour ceux qui risquaient de perdre quelques précieuses secondes de leur temps ! Faute tellement impardonnable, que l’un d’eux était déjà descendu de voiture pour taper à sa fenêtre en faisant des gestes menaçants. Un monstre d’un bon mètre quatre-vingts et aux épaules larges qui semblait vouloir se défouler. Pierre eut peur. Sa seule idée fut de faire semblant de s’être évanoui et il s’exécuta. Laissant sa tête penchée sur le côté, la bouche grande ouverte. L’assaillant comprit vite, stupeur mais réaction : il leva la main solennellement et s’écria « ATTENDEZ IL VA MAL, APPELEZ LES SECOURS ! ». Ce que les gens autour se mirent à répéter jusqu’à ce qu’une femme se présente. « Laissez, je suis médecin ! ».

   Un attroupement s’était formé au milieu de la rue, composé des mêmes personnes qui étaient si pressées cinq minutes auparavant. Certains organisaient la circulation alentour, principalement des motards. Le reste, c’est-à-dire la majorité, regardait simplement, d’autres filmant simplement la scène avec leur téléphone, cet évènement improbable pouvant déclencher quelques vues sur internet.

   « Mais… mais il prend feu ! » Pierre n’avait pas éteint sa cigarette et l’avait oubliée au moment de feindre de s’être évanoui, du coup son manteau commençait effectivement à s’enflammer. Mais après tout ce remue-ménage il ne pouvait pas se ‘réveiller’ comme ça ! Il sentit qu’on ouvrait sa portière, qu’il n’avait même pas eu le réflexe de bloquer, et la femme médecin qui venait d’exprimer à tous le danger imminent le tira par le bras. « Heureusement qu’elle est là » se dit-il pendant un instant, un court instant, juste avant de s’écrouler sur le bitume sans s’y attendre, de façon brutale et dans une position inconfortable. « Est-ce que c’est censé être suffisant pour me ‘réveiller’ » se demanda Pierre une nouvelle fois. Il décida à nouveau que non. La folle était en train d’éteindre son manteau en sautillant dessus, tout était sous contrôle.

   « Qu’est-ce qui vous a pris ? » entendit Pierre. Il reconnaissait la voix de l’homme de la fenêtre qui avait bien vu comment la femme l’avait sorti sans ménagement, pire qu’un sac de patates. Il espérait qu’il allait la remettre à sa place, son bourreau devenant son sauveur. « C’est facile de critiquer ! Vous voyez bien que je n’ai pas la force de le porter, je n’avais pas le choix il fallait agir vite » lui répondit-elle. Mais là il s’énerva carrément « Ah oui ? Et demander autour, vous y avez songé ? Espèce de crétine ! ». Au final il aurait pu être mort, les deux autres étaient plus concentrés sur leur affrontement que sur sa personne.

   À cet instant Pierre décida que c’était assez, il se demandait pourquoi il faisait cela. Il se leva, essuya rapidement son pantalon des deux mains et leur dit « Tout va bien ! ». Il monta rapidement dans sa voiture et reprit sa route bien qu’il y ait maintenant un embouteillage monstre dans toute la rue.

   Il arriva donc en retard ce matin-là, enfin par rapport à son organisation. Réglé comme une horloge il avait ses petites habitudes dès le début de la journée : arriver très tôt, passer par la cafétéria au rez-de-chaussée, prendre deux croissants au beurre, un café long ‘affiné de lait’, comme il aimait à le dire, et un jus d’orange. Puis il prenait l’ascenseur et montait dans son grand bureau à l’avant dernier niveau d’une grande tour de 25 étages.

   Un bureau qu’il avait récupéré par hasard lors d’un déménagement et qu’il avait jalousement gardé depuis, défendant bec et ongles l’une des rares chances de sa vie. Il était magnifique, meublé d’une immense table et d’une autre plus petite ronde, d’une somptueuse mini-bibliothèque ainsi que d’un bar, le tout dans un bois de chêne marbré. Il était en angle et possédait deux grandes fenêtres qui ne pouvaient être ouvertes mais qui offraient une vue imprenable sur le bois de Boulogne et tout Paris. Un bureau de direction qui ne correspondait pas au niveau de sa fonction d’assistant comptable. C’était son refuge et quand ses collègues devaient partager à quatre ou cinq le même bureau, lui pouvait s’enfermer seul. C’était d’ailleurs la suite de son petit rituel matinal avant d’allumer son ordinateur, d’ouvrir sa boîte mail, de mettre de la musique ou les informations sur son téléphone et de déguster son petit-déjeuner en paix…

   Tout ceci nécessitant d’arriver tôt.

   Mais ce matin-là… Il dut faire la queue à la cafétéria et sentait que ce ne serait pas une bonne journée. Il était dans cette banque depuis si longtemps qu’il connaissait personnellement quasiment chacun des 323 employés de cette tour. Aucune chance de passer inaperçu comme il en aurait rêvé. Son nom semblait résonner dans toutes les bouches croisées, c’était partout pareil : il était si facile à retenir que les gens semblaient apprécier de le prononcer. Son patronyme était toujours l’occasion de faire un bon mot, chacun voulant trouver quelque chose d’original pour quasi systématiquement sortir une absurdité. La seule que Pierre avait aimée venait de son tout premier patron, avec ses petits yeux rieurs et pleins d’humanité : « HIMSELF, hein ? Un bien joli nom, si j’avais pu je l’aurais bien porté moi-même ».

   Il arriva à sa commande avec grande difficulté et après s’être débarrassé d’un inopportun qui avait profité de l’occasion pour le relancer sur un dossier en cours. Cela l’exaspérait car il n’aurait pas eu l’impolitesse de se permettre d’utiliser la cafétéria comme occasion de relancer un confrère. Il avait tout de même répondu de façon cordiale, comme à son habitude.

   La serveuse, une jolie femme noire toujours de bonne humeur et qui arrivait normalement à le faire au moins sourire chaque matin, lui demanda rapidement sa commande d’un ton sec. « Mince… Même elle ? Eh oui, une sale journée qui commence… ».

   « Mais non Monsieur Himself ! » S’écria-t-elle ! « Je plaisante, je vous passe votre commande et je vous ai même gardé vos croissants de côté ». Enfin un peu de compréhension, dire qu’il avait douté d’elle. Il la remercia du regard mais elle était déjà passée à la commande suivante, inconsciente de l’importance pour Pierre d’avoir quelqu’un qui lui avait prêté une vraie attention un instant.

   « C’est fou, ce n’est rien mais grâce à elle, je vais passer une bonne journée, je le sens, allez hop ! », se motiva-t-il intérieurement.

   Il partit enthousiaste avec son plateau habituel. Pierre était comme ça, pour lui chaque jour était blanc ou noir. Depuis un matin où le bus, qu’il prenait seul pour se rendre à l’école, s’était arrêté pile devant lui à sa station et qu’il était monté en premier. Il avait pu s’asseoir au fond et lire pendant tout le trajet quand habituellement il était pris dans la bousculade pour entrer, lui interdisant de même penser à accéder à ce plaisir. Il avait passé ensuite une magnifique journée et surtout avait été invité à l’anniversaire de Lorine.

   Une si jolie fille, qu’il regardait patiemment chaque jour en classe sans jamais l’aborder. Son père, peu doué en amour, lui avait un jour dit « Si tu veux une femme, ignore-la ». Ainsi Pierre la regardait en cours, mais dès qu’elle le sentait et tournait la tête vers lui, il se mettait à fixer une affiche pile derrière elle, feignant de l’ignorer. Mais ce jour-là elle était venue le voir lui remettre une invitation d’anniversaire et ils avaient eu un de leurs rares échanges. « Tiens, c’est pour toi ». Il en avait été très surpris, mais toujours dans sa stupide stratégie d’ignorance il lui avait répondu « Ah oui ? Merci c’est gentil mais en ce moment je lis un super livre et je ne suis pas très anniversaire ». BAM ! L’ignorance totale. Ah ! Il en avait passé la journée à se dire que là il l’avait tellement blasée et elle avait fait une telle tête qu’il était sûr qu’elle était tombée raide dingue de lui. Bon le lendemain avait été une journée noire où son meilleur ami, absent la veille, lui avait fait comprendre l’idiotie de sa réaction. La suivante aussi car c’était le samedi de l’anniversaire et il se retrouvait seul chez lui sans rien à faire pendant que les autres devaient bien s’amuser.

   Il en avait ce jour-là déduit qu’il y avait les bons et les mauvais jours. Mais comme tout être humain il trichait, en provoquant volontairement pleins de petits éléments agréables, pour tous les jours créer à l’avance les conditions optimales d’une « journée de chance ». Son fameux petit-déjeuner faisait partie de son rituel aidant une journée à être bonne. Éviter Jean-Paul aussi.

   « Tiens salut toi ! Ben alors, qu’est-ce que je vois : deux croissants ? Tu ne te laisses pas aller mon vieux, fais attention. Remarque il paraît que l’on est ce que l’on mange. Et quand je vois ces deux petites formes recroquevillées et que je te regarde… Je comprends mieux ». Voilà. Pierre venait d’arriver devant les six ascenseurs qui permettaient à l’ensemble du personnel de rejoindre les étages. Sa petite commande, si facile à porter très tôt le matin quand il était seul, devenait un véritable fardeau au milieu de cette masse humaine entassée à attendre. Pour parfaire le tableau, ce joli monde était bien entendu composé de Jean-Paul, le fameux J-P, qui venait de s’exprimer et de faire rire à ses dépens tout le monde avec sa bonne humeur habituelle.

   Était également présente la très jolie Sybille. Elle était du service marketing, la partie riche et sympa de la boîte où tout le monde semblait s’éclater, l’inverse de l’image de la comptabilité en somme. Son visage était sévère mais présentait un joli sourire, de mignonnes fossettes et un petit nez lui donnant un air angélique renforcé par sa longue chevelure blonde. C’était la femme que Pierre ‘ignorait’ actuellement. Car il n’avait pas abandonné sa ‘technique’ qui malgré de très nombreuses histoires manquées lui avait permis, selon lui, ses quelques conquêtes. La réalité était qu’il s’agissait des quelques acharnées qui ne s’étaient pas lassées et avaient fini par prendre les choses en main.

   Sybille avait souri à la blague, Pierre l’avait immédiatement senti du coin de l’œil, si habitué à la regarder ‘sans en avoir l’air’.

« Mince, je dois répondre, vite. Qu’est-ce qu’il mange lui au déjeuner … ».

« Oh, oh Pierre, ben alors tu ne réponds pas ? Allez, je déconne, boude pas ». En disant cela Jean-Paul lui décocha une petite tape de commercial sur l’épaule qui lui fit renverser un peu de jus d’orange sur sa sacoche. « Ah mince, excuse vieux, attends ». Il sortit une petite serviette en papier qu’il tendit à Pierre. « Merci.

Ben non, désolé, tu sais ce que c’est, je veux bien faire et puis voilà ».

« C’est ça, fais-toi passer pour le mec sympa en plus », ragea Pierre intérieurement.

« Ah, t’en as un peu là » lui dit l’autre, en lui frottant tout à coup une zone de son pantalon proche de l’entrejambe. Ce qui transforma une petite tache en une auréole bien étalée et visible de tous. Cette action déclencha encore d’autres rires, notamment du groupe de jeunes commerciaux toujours présents autour de leur petit chef, ‘J-P-J-V’ (Je Parle Je Vends) comme ils le surnommaient. « Hé mais arrêtez les mecs, soyez pas bêtes, il va croire que je l’ai fait exprès » dit ce dernier, hilare.

   Heureusement l’arrivée de deux ascenseurs créa une diversion. La marée humaine se divisa pour se plonger dans chacun d’eux. Bien entendu entre sa charge et sa sacoche qui le gênaient Pierre préféra patienter jusqu’au prochain, restant seul dans le hall. Jean-Paul et sa troupe ne manquèrent pas de le saluer, un petit sourire narquois aux lèvres, juste avant que les portes ne se ferment. « Quel imbécile, et en plus je sais qu’il a demandé au directeur il y a trois jours à avoir mon bureau, en prétextant que sans les commerciaux la banque n’était rien et qu’il devait avoir un joli bureau pour recevoir ses clients… Un bureau d’angle. Bon, c’est sûr je ne devrais pas écouter ce qui m’est rapporté par les colporteurs de ragots, mais bon…. Quand même, qu’est-ce que je le hais. Et s’il y arrive ? Si on me prend mon bureau… Pour qui je vais passer, que va penser… »

   « Je peux t’aider ?

Bonjour Sybille. Heu… Désolé.

Désolé de quoi ? De ce ringard qui se permet tout et n’importe quoi ? ».

« Attends, qu’est-ce qu’elle vient de dire ? Finalement c’est peut-être une bonne journée. Elle a raté l’ascenseur aussi, ou mieux a fait exprès pour rester avec moi ».

« Bon, c’est vrai que tu n’es pas super réveillé ce matin » lui dit-elle avec un petit sourire. « Allez donne-moi ce jus d’orange, si tu acceptes de partager un croissant je veux bien même te le porter jusqu’à ton bureau ». Pierre n’en revenait pas. Combien de fois avait-il souhaité l’inviter à partager un moment avec lui. Et là, comme par magie, cette sale matinée prenait une tout autre tournure.

 

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