Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Chapitre 2 : Le prix de l’amour ou La Papesse

Publié le par Diluvien

Chapitre 2 : Le prix de l’amour ou La Papesse

   Ils se retrouvèrent seuls dans l’ascenseur. Le silence pesait lourd et Pierre le sentait. Il cherchait désespérément n’importe quel sujet à aborder. « Si Jean-Paul était là il saurait quoi dire lui, en fait je ne le déteste pas, je me déteste… Et c’est reparti, c’est juste le bon moment pour se remettre en cause. Allez, parle, dis un truc… ».

 

   « C’est étrange de se retrouver là tous les deux, non ?

Ah bon pourquoi ? ».

« C’est pas vrai. Mais pourquoi j’ai sorti ça ? Je pouvais parler de tout, de la pluie et du beau temps, du graffiti de l’ascenseur, même de Dieu et de son existence, n’importe quoi aurait été mieux. Allez rattrape ça, invente, soit imaginatif ».

« Parce que cette nuit j’ai rêvé que l’on se retrouvait tous les deux dans un ascenseur ».

« Han ! Mais pourquoi ??? Inventer, mentir, tout était possible et mon cerveau me sert ça ? Alors là si elle ne comprend pas que je m’intéresse à elle ! C’est mort, irrattrapable ».

« Tu… tu as rêvé de moi ? Dans cet ascenseur ? Et que se passait-il ?

Non pas précisément ici, tu sais c’est un rêve. L’ascenseur de mon rêve était un mélange de plusieurs ascenseurs dont j’ai le souvenir, (« oui bien, sûr je connais plein d’ascenseurs… n‘importe quoi, mais dans quoi je me lance »), d’ailleurs c’était plus celui de mon immeuble (« mais non !!!!!! Il n’y a même pas d’ascenseur dans mon immeuble »), enfin en tout cas il n’y avait pas que toi (« c’est mieux »), mais je te regardais (« vas-y cerveau je t’en supplie arrête de te moquer de moi ! »). Enfin voilà, il ne se passait pas grand-chose. C’est juste que du coup, c’est étrange ».

   Ouf, ils arrivaient à son étage. Ils sortirent et elle le suivit. Il n’avait pas encore réalisé que tout le monde allait les voir passer ensemble. Et vu qu’elle était au marketing, il était évident que ce n’était pas pour le boulot. Pierre le savait car il avait auparavant cherché tous les sujets sur lesquels il aurait pu tenter de partager du temps professionnellement avec elle : il n’y en avait absolument aucun.

   Il ouvrit la porte et posa son plateau sur la petite table ronde à l’entrée. « Installe-toi ». Il alla par réflexe allumer son ordinateur. « Commence, je vais aller chercher un autre café à la machine ». Il sortit rapidement, puis ralentit le pas. « Mince, je perds du temps passé avec elle, j’aurais dû lui laisser mon café. Crétin. Et en plus je veux aller vite mais si je marche trop rapidement on va me voir et on va comprendre que je suis pressé. Déjà qu’elle doit se douter que je m’intéresse à elle, l’horreur, et les ragots vont vite ». Après avoir traversé un long couloir d’une démarche dandinante, la salle de pause se trouvant à l’autre extrémité du bâtiment, il arriva jusqu’à la machine et fouilla dans sa poche. « Et mince, pas de monnaie, bien sûr ! ».

La petite salle nommée si maladroitement ‘de repos’ était peinte dans un jaune étrange, limite crème souillée. Sans fenêtre, elle n’était éclairée que par des néons usés et poussiéreux, renforçant l’aspect lugubre que Pierre en avait. Autour de la machine à café étaient disposées deux petites tables avec des chaises, juste devant les nombreuses affiches du Comité d’Entreprise annonçant toutes les activités possibles dans le monde merveilleux de la collectivité. Sans oublier de rappeler les prochaines élections et le risque de perdre tout cela dans le cas d’un mauvais vote.

   Pierre s’était toujours demandé à quoi servaient les tables, l’utilité de venir s’asseoir dans cet endroit glauque et indiscret alors que l’on pouvait prendre son café n’importe où, voir tout simplement dans son bureau. Il n’avait jamais travaillé en open spaces, il ne faisait que les traverser quand il avait besoin d’informations sur un dossier. Et en général c’était pour aller directement dans le bureau d’un chef de service, l’apnée d’inconfort était courte. Il avait eu la réponse à sa question depuis qu’il y avait un nouveau stagiaire dans le service adjacent, celui des paies. Un jeune boutonneux avec une coupe en brosse qui semblait passer sa vie sur son téléphone portable à l’une de ces tables, tout comme il le faisait ce matin-là. Pierre ne l’aimait pas et eut une idée qui lui éviterait peut-être d’avoir fait tout ce trajet pour rien. « J’ai un peu honte, c’est vrai, et normalement je ne ferais pas ça, mais mince, je ne peux pas perdre de temps. Allez, courage. Pense à Sybille ».

   Il fit semblant de chercher de la monnaie dans le réceptacle de la machine. Il prit alors un air surpris (même s’il avait bien conscience que cela devait être ridicule quand on ne parle pas et que personne ne vous regarde), puis dit de façon légèrement théâtrale pour bien attirer l’attention du jeune homme : « Je suis revenu car je viens de prendre un café et j’ai oublié de reprendre la monnaie ». Il se tourna alors vers sa victime et s’adressa à elle d’un ton qui se voulait suspicieux « Jeune homme, vous n’auriez vu personne prendre les pièces qui se trouvaient dans le réceptacle ? ». Le suspect en question leva la tête de son téléphone avec surprise mais surtout avec un effort qui sembla lui prendre toute son énergie. « Quoi ?

J’ai pris un café il y a 5 minutes et j’ai oublié ma monnaie qui n’est plus là ! Vous ne l’auriez pas trouvée ou vous n’auriez pas vu quelqu’un la récupérer ? ».

« Le piège se referme, il va se sentir coupable ou va avoir peur du ‘on dit’… hihihi, c’est vache mais bon… ».

 

   L’autre ne répondit pas, restant simplement à le fixer. Il insista. « Mais personne n’est venu et ma monnaie n’est plus là, c’est bien que quelqu’un l’a prise. Vous ne l’auriez pas trouvée dans le distributeur par hasard ?

Ben non c’est mon père qui m’a payé mon café, donc je n’ai pas touché à la machine. Et ensuite je n’ai pas regardé. Allez lui demander.

Ah bon ? Mais qui est votre père ?

Monsieur Kenluint.

« Ah bah oui, le boss de la banque quoi, je comprends mieux ».

« D’accord, ah oui je vois maintenant, c’est vrai que tu lui ressembles », dit Pierre pour désamorcer la situation, mais cela ne sembla pas plaire au fils à papa dont la posture changea (miracle : il pouvait en fait se tenir droit). « Pourquoi vous me tutoyez tout à coup ? Et puis vous étiez en train d’insinuer quoi là ? Que je vous ai volé votre argent en fait ?

Ah mais non pas du tout ».

« Mais ce n’est pas vrai ! Mais comment je fais, moi, je ne vais pas me mettre le fils du patron à dos quand même. Allez, c’est un jeune. Si je sympathise ça va passer. Comme dans les reportages sur les jeunes, ils disent qu’il faut confraterniser ».

« Tu sais en vrai je vais tout te dire, tu vas comprendre et tu vas rire. En fait j’ai une super nana dans mon bureau et peu de temps pour partager mon petit-déjeuner avec elle. Donc j’étais dans mes pensées (« oups ! »), tu vois ce que je veux dire (« re-oups ! »). Enfin si tu pouvais me prêter de quoi prendre un café et je te rends ça tout à l’heure, et même je t’en paie un.

Une super nana ?», répéta l’autre bêtement. Ce qui exaspéra Pierre qui haussa involontairement le ton.

« Oui, une bombe quoi ! ».

 

   « Pierre ?

Sybille ? ». Elle venait d’apparaître à l’entrée de la salle.

« J’en avais assez d’attendre, et puis je suis venue te dire que ton ordi s’est ouvert sur un truc… bizarre… Enfin j’arrivais quand je t’ai entendu crier ‘bombe’. Que se passe-t-il ? ». Le petit crétin éclata de rire. Il s’en tenait les côtes d’une main en tapant de l’autre sur la table. Pierre en profita pour donner un petit coup de hanche discret ce qui fit tomber par terre le téléphone portable resté posé dessus. Le temps sembla s’arrêter. Le môme passa du rire aux sanglots en ramassant son précieux et en apercevant que l’écran était brisé.

 

   Pierre en profita. « Tu as de la monnaie Sybille ? ». Elle lui tendit une pièce, déconcertée par la scène. Pierre aurait juré qu’elle n’avait rien vu de son ignoble geste, mais il lui restait un tout petit doute.

 

   Il tapa vite sa commande au clavier, restant face à la machine à café, n’osant pas se retourner. Il entendit Sybille dire au jeune homme « Tiens Raphaël, regarde, il s’allume encore. Tu sais il m’est arrivé pareil la semaine dernière et j’ai fait remplacer la vitre le jour même au bout de la rue, regarde ». Pierre attrapa son café et se retourna. Il vit juste le fameux Raphaël, visiblement énervé, sortir d’un pas énergique et Sybille, encore à demi agenouillée, qui le regardait d’un air un peu réprobateur. « Allez, allons-y » dit-elle en se relevant. Et cette fois c’est lui qui la suivit, le café tout chaud tant convoité à la main.

 

   Ils revinrent à son bureau et il était sur le point de refermer la porte derrière eux, mais tout à coup elle lui dit « Désolée, je ne préfère pas avant d’avoir compris ça ! » en montrant son écran d’ordinateur du doigt. Il devint blême en apercevant l’image d’une femme nue dans une position très évocatrice et qui faisait un mouvement de va-et-vient sous un message écrit en gros : ‘JE T’ATTENDS MON WINNER’ ! « Ce n’est pas possible, elle ne va jamais me croire mais je ne sais pas comment c’est arrivé… Que dire, que faire… vite… ».

 

   « Alors tu ne vas certainement pas me croire, mais je ne sais pas comment c’est arrivé, comment cette image a pu s’afficher. C’est probablement un virus. De toute façon c’est un ordinateur professionnel. Tu te doutes bien que si je devais avoir ce genre d’image, ce qui n’est pas le cas bien sûr, ce serait chez moi ». Pierre sentit une goutte perler sur son front, il devait être tout rouge. « Et puis je ne l’aurais pas allumé comme ça, tu ne crois pas ? », dit-il en allant vers l’ordinateur. Il diminua la fenêtre gênante d’un clic de la souris, mais derrière cette image sa boîte mail était ouverte, sur un message avec une photo de lui également ‘spéciale’.

« Mais c’est un cauchemar ! La photo du Noël d’il y a trois ans où ces crétins m’avaient déguisé et pris en photo alors que j’étais endormi ! Ils auraient pu éviter au moins ce qui dépasse du string… ». Il ferma vite cette fenêtre également, n’osant plus se retourner ni rien dire, pour la seconde fois en quelques minutes.

   Il attendait, figé, pressentant les rires ou les insultes. Il entendit soudain la voix de Sybille, très diminuée, dire « Je ne voulais pas… ». Elle s’approcha de lui et ouvrit son premier tiroir. Il y avait des revues pornographiques homosexuelles. Il comprit. En fait elle n’avait jamais souhaité prendre un petit-déjeuner avec lui. « Écoute, nous sommes le premier avril. Si j’avais refusé, une autre… ».

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase, la porte s’ouvrit et Jean-Paul ainsi qu’une partie de son équipe entrèrent, les téléphones ouverts sur photo ou caméra à la main.

   « POISSON D’AVRIL !!! » s’écrièrent-ils tous en chœur. « Mais c’est totalement stupide et immature comme blague », murmura Pierre. Il restait bouche bée. « Mais c’est vraiment nul leur scénario, franchement je ne vois pas ce que cela peut faire… Ah mince la photo… ». Il rouvrit la boîte mail machinalement, l’expéditeur était inconnu mais la liste de destinataires était immense. Pierre explosa « Bordel, Mais je vais porter plainte contre vous ! Je vais trouver, ou plutôt ‘prouver’ qui est dans le coup et croyez-moi cela va faire très mal. Espèces d’imbéciles ! ».

   Jean-Paul arrêta soudain de rire, il s’avança vers Pierre et du haut de ses bons deux mètres il le toisa méchamment. « Écoute-moi bien maintenant, on t’a fait une blague potache pour se marrer et animer ta petite vie minable. Tu n’as pas d’humour, ok, mais ne vas pas plus loin. Si tu veux te défouler un peu, viens plutôt demain à la salle de sport du sous-sol. J’y fais comme tous les jeudis soir un entraînement de mon équipe au Jui-Maga, une technique que j’ai développée mélangeant le Jiu-Jitsu et le Krav-Maga ». Pierre ne réfléchit pas une seconde « Ouais, ne t’inquiète pas, je vais y venir à ton Krav-Jitsu de mes deux ! ».

   Échange de regards entre les deux hommes, en biais vu la différence de taille de bien 25 cm en défaveur de Pierre. Jean-Paul lui asséna : « D’accord, tu veux rigoler ? Très bien, un petit combat de toi à moi. Si je gagne tu acceptes auprès du patron de changer de bureau. Si tu gagnes, bien entendu plus jamais je ne fais de requête à ce sujet auprès du boss, mais en plus je promets de ne plus jamais te faire de blague. Ça tient ? ». Pierre pensa plus à la présence de Sybille pendant cet affront qu’à autre chose, sans ça il aurait refusé. « Bien sûr que ça tient, tu crois que tu peux tout te permettre mais tu ne me fais pas peur ».

   Tout le monde sorti, il se retrouva à nouveau seul dans son bureau avec Sybille, et une boule au ventre. « Allez ce n’était qu’une blague. Calme-toi, on va annuler ce combat. Tu veux qu’on se le prenne ce café, je vais t’en rechercher un si tu veux ». Pierre but le café maintenant froid qu’il venait d’aller chercher à la machine et qu’il tenait encore. Sans y penser. Il voulait simplement ‘traverser’ les minutes qui suivaient, rester l’esprit vide, juste agir, mettre en action des mouvements. Il savait que dès qu’il arrêterait ce petit manège ses idées noires allaient affluer et que sa tête allait exploser. « Non ça y est, tu commences à penser, arrête-toi tout de suite, pour ce que cela t’a servi aujourd’hui. Marcher. Je dois aller marcher ».

   Sans un mot, il reprit son veston brûlé et sa sacoche, tel un robot, comme s’il était seul et que la journée était finie. Puis il partit, son gobelet toujours à la main. Machinalement, Sybille le suivit. « Attends Pierre, tu me fais peur. Je veux te parler. Déjà je vais t’empêcher d’aller te faire démonter demain soir. Et puis après… ».

   Pierre se retourna brusquement. Elle vit dans son regard une force qu’elle ne lui imaginait pas, presque comme si cette force pouvait la transpercer. « Tu sais, tu es une belle femme, enfin vu de l’extérieur. Cela doit te donner le droit de te moquer de quelqu’un comme moi, de le ridiculiser. Tout ça pour faire marrer une meute d’abrutis qui ne méritent pas, eux, d’être victimes de ce genre de blagues parce que ce sont de vrais mâles. Mais crois-moi, tu pourras chercher une vie entière parmi eux sans trouver une once de ce qu’un homme comme moi pourrait t’offrir. Tu crois pouvoir m’empêcher de quoi que ce soit ? Tu crois que j’ai besoin de protection ? Je suis un homme protecteur, gentil et avec un autre humour, c’est pour cette raison que je peux paraître faible. Mais je ne reculerai pas et tu verras, tu regretteras. En attendant ne m’adresse plus jamais la parole ».

   Il prit l’ascenseur en envoyant par texto une note à son service pour son absence du jour. Il descendit jusqu’au sous-sol puis entra dans sa voiture. Une fois assis au volant il resta là, à regarder son gobelet. À fixer le rond doré au fond, caché par un reste de café. Il attirait son regard sans qu’il sache pourquoi, cela devait être une nouvelle forme de publicité. On aurait dit qu’un petit homme était dessiné dedans, comme flottant.

_ _ _

   Au même instant une équipe de télévision atteignit la tour ou Pierre travaillait. Une vingtaine de personnes se dispersèrent. Marine, la journaliste principale de la première chaîne de télévision nationale, se plaça devant les portes vitrées de l’entrée, un micro à la main. Elle attendait que son assistante donne un dernier coup de pinceau à son maquillage et que les caméras se positionnent, tout en écoutant les instructions générales dans son oreillette, prête à agir.

 

« On ne sait plus où il se trouve, le signal a disparu. Pourtant il était dans cette tour il y a encore une minute. Quoi qu’il arrive, préparez-vous tous à intervenir ».

Commenter cet article