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Chapitre 3 : Le Choix du destin ou L’impératrice

Publié le par Diluvien

Chapitre 3 : Le Choix du destin ou L’impératrice

Pierre posa le gobelet à côté de lui et démarra. Il sortit du parking et prit la direction du bois à proximité des tours, en tentant toujours de garder l’esprit vide. Il se concentra sur la conduite.

   Arrivé sur une petite route bordée d’arbres peu fréquentée il se gara et coupa le moteur. Il ne pouvait plus résister et de toute façon à quoi bon. Il savait qu’il devrait laisser ce moment monter et déborder, il ne pourrait pas l’effacer. Il ne devait pas le refouler. Alors il le laissa tout bonnement exploser. Il se prit la tête dans les mains tellement l’impression fut violente. La colère, la peur, la honte, la violence, l’envie de tuer, de hurler et de mâcher la tête de Jean-Paul, de devenir un géant et de casser tout ce qui pouvait se trouver à proximité. Il se trouva aspiré dans cette haine, brisant peu à peu son esprit. Comme si chaque coup qu’il envoyait mentalement lui revenait décuplé telle une spirale infernale.

   Il n’était rien alors qu’il avait le pouvoir de tout. Il ne servait à rien et à personne. Le monde qui l’entourait n’était qu’un écran de fumé sans intérêt autre que de cacher sans cesse de nouvelles attaques. La vie ne le laisserait pas tranquille alors il décida qu’il la combattrait. Il ne savait pas encore comment mais demain soir il mettrait un terme à tout ce ridicule. Mais il ne le ferait pas lâchement. Il voulait lui laisser une chance. Il voulait le faire souffrir et par la même occasion cracher au reste du monde ce que ce genre de personnage avait fait de lui. De ce petit garçon qui avait toujours souhaité le bien de son prochain. Il n’avait jamais cherché à être le premier mais ne concevait pas d’être le dernier. Il n’avait jamais fait partie d’aucun groupe, passant plus de l’un à l’autre, mais avait toujours su se défendre dans les pires des situations et surtout avait toujours pris à cœur de défendre les opprimés, ceux dont tout le monde se moquait. Lui, il priait pour eux le soir et prenait leur défense le jour. Cela ne s’était jamais plus remarqué que cela parce que ceux qu’il défendait étaient les seuls à en être conscients et étaient peu écoutés. Il s’en était souvent fait des amis. Mais comme le reste, il n’avait pas su les conserver.

   Pierre voulait le parfait, mais à défaut il prenait n’importe quoi. Cela perdait les gens. Il lançait de fabuleux projets, avait de grands discours mais dès qu’un élément ne collait pas à son idéale projection, dès qu’il sentait qu’il ne pourrait atteindre la perfection pure dans chaque acte, alors il abandonnait ne pouvant supporter de se contenter du juste. Il s’était ainsi laissé peu à peu enfermer par la vie. Il ne sortait qu’à de rares occasions et passait beaucoup de temps seul chez lui devant son ordinateur à regarder des films ou à imaginer mille choses géniales qu’il pourrait faire de sa vie. Ou encore à repenser ou replanifier des projets des milliers de fois abandonnés pour encore les reporter plus que de raison.

   Il avait pris ce petit job de comptable dans une banque pour réunir de quoi lancer son premier projet. Et quelques vingt ans plus tard ? À 40 ans ? Rien du tout, à part de l’embonpoint et des collections d’adolescent de bandes dessinées et de jeux vidéo. Même pas d’enfant ni de petite amie. Presque plus d’amis, chacun s’étant créé sa petite famille et l’invitant de plus en plus rarement pour ne plus dépareiller dans les couples. Il se rendait compte du vide de sa vie, que personne ne l’aimerait peut-être plus jamais et qu’il ne lui restait rien. Il avait tout gâché. Tout cela ne tenait que sur de petites actions enfilées les unes à la suite des autres mais maintenant tout s’écroulait et il avait l’impression d’être à la case départ.

   Encore une fois. Car personne ne le savait mais Pierre était né dans une famille fortunée. Son père vendait des maisons de luxe à l’international et il avait passé son enfance à le suivre, ainsi que sa mère (il était fils unique) dans les plus luxueux des hôtels à travers le monde. Partout il était traité avec respect, comme on traite le fils d’un maître. Il avait droit à toutes les attentions et chacun de ses petits caprices était pris par son père comme une nouvelle quête. Il avait ainsi eu droit à un poney dans sa suite personnelle pour son 4ème anniversaire. Puis lors d’une excursion en Amazonie que ses parents avaient faite exceptionnellement sans lui, car perdue au fin fond de nulle part, ils avaient été enlevés au cours d’une embuscade et avaient été pris en otages, avant d’être tués. Il n’avait aucune autre famille, ni grands-parents, ni oncle ou tante et ses parents avaient peu de vrais amis. Aucun de ce cercle ne s’était en tout cas préoccupé du devenir de leur seul fils. Pierre avait alors été confié aux services sociaux puis placé dans une famille d’accueil.

   Il avait encore manqué de chance. Il était arrivé totalement choqué dans une famille de banlieue qui ne remplissait la fonction d’accueil que pour des raisons pécuniaires. Personne ne s’était donc préoccupé de son cas, ils avaient autre chose à faire. Le couple qui l’avait accueilli, René et Martine, avait deux filles qui jouissaient de tout leur amour de façon très visible. On lui avait bien fait comprendre sa place dès le début : il avait sa chambre et participait au repas, mais il ne devait pas compter sur plus d’attention et se débrouiller seul pour le reste. Au fil du temps Pierre était devenu transparent, s’enfermant dans le mutisme, devenu comme un meuble dans cette nouvelle ‘famille’ où il sentait bien qu’il était une pièce rapportée, sans liens. Il ne faisait qu’aller en cours, rester seul et lire. Un peu sa vie d’aujourd’hui mais sans ordinateur.

   Il vécut ainsi jusqu’à sa majorité où il fut convoqué par un notaire qui lui expliqua que, malgré une grande fortune financière et immobilière transmise par son père, la gestion avait été telle qu’il ne lui restait rien. Enfin si : une dette. Envers monsieur René. Celui-ci, en tant que tuteur, avait opéré au mieux pour un revenu modique, en comparaison de la fortune gérée s’entend. Cependant, avec les cours de Bourse si variants, le patrimoine financier s’était écroulé sans que personne ne puisse rien y faire. Pierre lui devait donc une somme importante, qui pouvait être en partie soldée par le reste des biens immobiliers. Pierre signa, ne comprenant pas forcément tout et perdit une fortune qu’il n’avait jamais soupçonnée. Ce n’est que plus tard qu’il comprit à quel point les adultes lui avaient joué un bien mauvais tour. En effet René lui avait fait signer de nombreux papiers pendant toute son enfance.

   Après quelques recherches il avait découvert qu’en dehors d’une variation de la bourse, ce qui avait peu à peu réellement réduit à néant son héritage était surtout des frais d’intermédiaires exorbitants. Il n’eut pas de mal à reconnaître le nom de certains d’entre eux, puisqu’il les avait vus apparaître peu à peu comme des proches de ses parents adoptifs, venant tour à tour allonger le rang des invités aux banquets, fêtes de fin d’année, soirées mondaines et autres festivités. Plus ce nombre de ‘proches’ grossissait et plus les parties, dont Pierre était spécifiquement exclu, prenaient de l’ampleur. Ceci cumulé aux ‘frais annexes’ de René suffisait à comprendre que le gâteau avait été rapidement grignoté de partout.

   Il eut beau utiliser ses maigres économies pour consulter des avocats tous avaient été clairs (mais seulement après avoir encaissé son argent) : « Monsieur, je suis vraiment désolé mais il n’y a rien à faire. Vous pensez vraiment vous attaquer à des gérants de tous ces grands groupes financiers ? ». En plus de n’avoir plus rien, René lui signifia qu’il ne pouvait évidemment plus le loger étant donné les poursuites engagées, mais pas du tout parce qu’étant majeur son accueil ne permettait plus de recevoir de subventions. Il avait donc dû partir. Il avait juste transposé sa vie de sa chambre au petit appartement parisien qu’il occupait toujours. Il avait abandonné. Vu de l’extérieur on pourrait même dire qu’il l’avait digéré.

   Son téléphone sonna, c’était Sybille. Mais comment avait-elle eu son numéro de téléphone portable ? Il ne décrocha pas. Elle devait regretter d’avoir abîmé le pauvre petit animal qu’il était, même cette pitié le dévorait maintenant et la colère montait en lui. On allait parler de lui. Il ne savait pas encore de quelle façon mais il allait montrer à tous de quoi il était capable.

   Une larme coula sur sa joue quand, pour la seconde fois de la journée mais côté passager cette fois, on tapa à la fenêtre de sa voiture. Il leva la tête et fut surpris par l’allure de l’homme habillé en femme qui le regardait tristement. Très jeune, la vingtaine environ, brun avec des mèches roses et les yeux bleus maquillés, il était exceptionnellement beau. On voyait que c’était un homme mais ses traits étaient fins et il respirait la douceur. Il était habillé de cuir noir, enfin pour la partie que Pierre voyait. Cela faisait étrange car la lumière se reflétait tout en semblant se perdre dans le fond noir des replis de ses manches.

   Il ouvrit machinalement la fenêtre, le regrettant immédiatement.

« Mais pourquoi j’ouvre moi, et si on me voyait, qu’est-ce que l’on pourrait penser… Je suis plus bas que terre mais quand même ».

« Excusez-moi monsieur, au début je croyais que vous vous étiez arrêté pour moi, mais je vois que vous n’allez pas bien. Vous savez j’en ai gros sur le cœur également aujourd’hui, je viens de me faire virer par mes parents. J’ai froid, j’ai soif et j’ai faim aussi. S’il vous plaît laissez-moi monter. Au moins je vous écouterai ». Sa voix était aussi douce que son visage et il n’avait pas à la travestir. « Mais mon pauvre garçon je ne peux rien pour vous. Je ne suis rien ni personne pour que vous m’écoutiez ». Pierre sortit un billet de 50 €, celui qu’il avait toujours sur lui pour s’offrir une folie et qu’il ne trouvait jamais raisonnable de sortir. Le garçon prit un air vexé. « Je fais le trottoir car je ne voulais pas me résoudre à faire la manche, je voulais donner du plaisir plutôt que de quémander. J’aurai préféré faire de bons massages mais comme vous le voyez je n’ai pas de salon à ma disposition. Et même si j’en avais un, de gros pervers viendraient encore me rappeler mon niveau, me rabaisser un peu plus. Comme vous le faites à l’instant, vous qui estimez qu’il vaut mieux un billet pour me faire fuir que mon oreille pour écouter. Vous savez je ne sens pas mauvais, je ne suis pas malade, j’ai de la conversation et un cerveau. Le seul truc c’est que ce dernier ne s’est pas retrouvé dans le bon corps. Et juste pour cela, MOI je ne suis rien ». Il tourna les talons et se mit à marcher rapidement le long de la route et du bois. Pierre sortit de sa voiture son billet à la main. « Attendez jeune… Femme ! Attendez, s’il vous plaît ! »

   C’est alors que six camionnettes portant le logo de la première chaîne surgirent de tous côtés et s’arrêtèrent brusquement. Pierre resta figé, le bras en l’air, son billet à la main. Cerise, car c’est comme ça que se faisait appeler le jeune transsexuel dont il venait de faire la connaissance, effrayé, revint sur ses pas pour se blottir contre lui. Sans y penser Pierre remarqua qu’il sentait bon, et que cette étreinte le rassurait.

   De l’une des camionnettes sortit Marine Duval, première reporter de France. Elle était magnifique, vêtue d’un tailleur pantalon d’un bleu foncé proche de la couleur de ses yeux, avec un visage fin ‘dessiné’ par sa chevelure rousse raide, coupée en dégradé et sa fine bouche pincée. Pierre la reconnut immédiatement, il la regardait tous les soirs au 20 heures « Mais c’est comme dans un rêve, un cauchemar, ce n’est pas possible que se passe-t-il ? En plus je ne suis pas présentable. Et puis… Oh mon Dieu ! ». Il venait seulement de réaliser les caméras qui suivaient la reporter, braquées sur lui. Et surtout la présence de ce…. Mais comment expliquer cela, il cacha rapidement le billet dans sa poche, honteux, mais il vit le regard de la journaliste, déjà toute proche d’eux, suivre son mouvement. Il s’attendait déjà aux premiers mots réprobateurs qu’elle allait prononcer. Comment expliquer tout cela à quelqu’un qui ne le connaissait pas et qu’il admirait.

« Allez Pierre, soit courageux, tu ne dois pas blesser ce jeune homme, il est fragile, quoi que tu dises à cette journaliste, fais attention aux mots que tu emploies ».

« Que se passe-t-il ? Ce n’est pas ce que vous croyez » eut-il le temps de baragouiner avant que la journaliste ne le prenne fermement par le bras.

   « Suivez-moi, tous les deux ». Il jeta un œil de côté pour s’apercevoir que son compagnon d’infortune avait été happé de la même façon. Elle les attira plus en amont dans le bois qui longeait la route. Elle se retourna un instant. S’adressant aux cameramans « Vous attendez là, j’ordonne qu’aucune caméra ne soit lancée tant que je ne l’ai pas demandé ».

   Elle donna ses ordres dans un petit micro lié à son oreillette et reprit. « Bon, je ne veux pas savoir ce qu’il se passait avant que nous arrivions, cela ne regarde personne. Cependant il est hors de question que cela vienne gâcher mon reportage. L’un de vous deux vient de devenir mon sujet, et pour un moment maintenant ». Elle fit une pause, réfléchissant, pendant que les deux autres se regardaient d’un air interrogateur. Un spectateur étranger qui se baladait là fut surpris par cette scène : un homme quelconque un peu rond, en costume cravate, les cheveux bruns et courts, et une jeune fille en habit de soirée en cuir, tous les deux tenus au coude par l’une des femmes les plus connues du pays, comme si elle venait de les arrêter et allait les amener au poste de police. Mais dès que les yeux de cette dernière se portèrent vers lui, il sentit ses jambes se dérober et il partit rapidement dans une autre direction, comme un animal surpris par un phare dans la nuit.

   « Mais attends, je vais me retrouver dans un reportage sur les transsexuels et la prostitution moi, avec le pot que j’ai. Je venais de presque faire une croix sur mon futur, mais au niveau amoureux je crois que le destin vient de le faire pour moi. Comment trouver une femme après ça. Comment même retourner au travail. Ah ça Jean-Paul va pouvoir se défouler. Inutile de faire mon combat maintenant. Je viens de mourir socialement. »

   Madame Duval le coupa dans ses pensées en le regardant « Bon pas besoin d’aller chercher bien loin pour savoir qui de vous deux a bien pu venir ici en partant de la grande tour d’une banque. Je suppose que vous avez trimbalé le gobelet avec vous. Cela doit donc être votre voiture qui est garée devant et il doit être dedans » énonça la présentatrice, comme si elle décrivait une mise en scène. « Vous ‘mademoiselle’ vous allez m’écouter, je ne connais pas précisément votre rapport avec cet homme, mais quoi qu’il vous ait fait ou proposé c’est l’image de la nation que vous allez devoir défendre aujourd’hui. Nous allons devoir toutes deux veiller à ce que les téléspectateurs voient en lui un héros. Alors nous allons faire simple, allez devant la petite mare là-bas et attendez-nous ». Cerise s’exécuta, ne comprenant pas plus que Pierre ce qui se passait.

   « Quel est votre prénom ? » Pierre la regardait, l’air hagard, il semblait entendre mais rien ne se passait. S’il avait été un ordinateur on aurait pu dire qu’il avait ‘buggé’ sur sa précédente phrase. « Un héros ? Elle parlait de moi ? ».

   Maintenant seule avec Pierre et en l’absence de réaction elle le poussa un peu de l’index sur l’épaule. « Je me fous du hasard mon bonhomme, c’est vous qui avez été choisi par le destin et croyez-moi cela va bien se passer. Parce que maintenant vous et moi sommes dans le même bateau et quel que soit le bateau où je me trouve il va où il doit aller, mieux et plus vite que les autres. Alors vous me dites votre prénom, vous me laissez faire le reste et vous profitez. Ok ? ». Pierre ne bougea pas, mais fit un petit signe d’approbation du menton. « ALORS VOTRE PRÉNOM !!!! » hurla-t-elle. « Pierre ».

   Elle le reprit par le bras, c’était une manie chez elle semblait-il. Il se sentait comme un petit garçon quand elle faisait ça. Il se demandait comment aurait réagi Jean-Paul. Elle le tira jusqu’à Cerise qui attendait devant la petite mare comme elle le lui avait demandé. Quand ils arrivèrent près d’elle, elle la regarda droit dans les yeux et lui affirma : « Tu ne sais pas nager » et la poussa dans l’eau d’un coup brusque. « A vous de sauver la demoiselle. ACTION ! » dit-elle à Pierre avant de le pousser à son tour, de la main dans le dos, en direction du lac. Il plongea sans hésiter. Ou plutôt sans y penser, comme s’il regardait la scène, devinant que c’était ce que le ‘héros’ devait faire, tout simplement.

   Ce n’est qu’une fois dans l’eau qu’il réalisa tout ce qui venait de se passer, de cette scène surréaliste, comme s’il venait de se réveiller d’un rêve. Pourtant tout était bien réel et alors qu’il aurait dû se retrouver dans son bureau, au téléphone ou à écrire un mail bien confortablement installé dans son fauteuil, il était là dans l’eau glacée à devoir sauver un jeune homme travesti qui effectivement semblait ne pas savoir nager. Il s’approcha en crawl puis tenta de l’attraper mais reçu plusieurs coups violents sur le visage, dont un le griffa en lui faisant horriblement mal. Cela l’énerva assez pour retrouver toute son énergie, attraper l’autre par le cou et lui maintenir la tête hors de l’eau assez longtemps pour qu’il se calme.

   Il le tira alors jusqu’à la berge. Une fois arrivé sur le bord, mélange de boue présentant peu d’appuis, il comprit qu’il ne serait pas aisé de se sortir lui-même de l’eau sans relâcher sa prise. Il y avait au moins cinq caméras braquées sur lui mais personne ne bougeait. Il s’attendait à ce que l’un d’eux vienne les aider, il se mit alors à faire des gestes, jusqu’à ce qu’il sente une main attraper son coude. Il n’eut même pas à lever la tête pour comprendre à qui elle appartenait. « Quelle force ! » eut-il juste le temps de penser. A peine à demi-sorti, Marine se baissa vers lui un micro dans l’autre main.

   S’adressant aux caméras : « Nous venons d’arriver sur les lieux à la recherche de notre gobelet victorieux et nous assistons à cette incroyable scène de sauvetage. Je pense que je tiens le grand gagnant de notre jeu 'Jusqu’à la lune’ et qu’en plus on dirait qu’il s’agit déjà d’un héros. Je les aide à sortir de là et nous vous en disons plus. En attendant nous vous offrons un peu de publicité ».

   « Elle aurait pu attendre que nous soyons complètement sortis de l’eau quand même ! Que les femmes sont rustres aujourd’hui ! ». Les caméras éteintes, plusieurs mains vinrent les aider à se hisser hors de l’eau. Cerise se remit rapidement, se dégagea des bras de deux hommes qui l’avaient sortie pendant que Pierre était aidé de son côté, puis elle se précipita vers Marine.

« Dites donc vous !

Oui ? ». Elle tenta de pousser à son tour la journaliste dans l’eau mais l’autre s’écarta d’un mouvement vif, la faisant presque tomber une seconde fois, néanmoins elle la rattrapa d’un geste sûr. « Allez jeune homme, croyez-moi je ne pouvais pas faire autrement et je n’ai rien contre vous. Ne craignez rien pour votre tenue ou vos affaires, je ferai tout remplacer. Soyez malin, je peux vous aider. Mais si vous recommencez toute tentative qui n’irait pas dans mon sens vous vous prendrez à nouveau les pieds dans le tapis et cette fois-ci je ne vous rattraperai pas. Alors calmez-vous et allez m’attendre dans ma camionnette, c’est la bleu ciel là-bas. »

   Elle le lâcha et demanda à un assistant de le conduire et de lui faire apporter une couverture et un café chaud, en précisant bien qu’une autre couverture devait être posée avant sur son siège en cuir pour le protéger.

   Elle revint vers Pierre, qui commençait de son côté à sentir le froid monter en lui.

« C’est bon, on reprend dans quatre secondes ! ». Elle faillit le prendre par le coude mais il évita sa main, il commençait à avoir l’habitude.

« Mais qu’est-ce qu’il se passe, expliquez-moi maintenant !

Vous allez comprendre dans un instant mais d’abord j’ai quand même besoin de vérifier. Allons à votre véhicule ».

   Elle réussit cette fois à lui attraper le coude et à l’emmener en direction de sa voiture. Il utilisa le bip déclenchant le déblocage des portières et immédiatement elle ouvrit celle du côté passager et s’empara du gobelet de café qu’il regardait quelques instants plus tôt. « C’est bien ce que je pensais ».

   « On y va ! ». Elle se mit à côté de Pierre « Prenez ça ». Il prit le gobelet dans la main sans encore bien tout comprendre. Pour les caméras : « Nous voici de retour et vous n’avez absolument rien raté chers téléspectateurs. Nous allons pouvoir vous révéler en direct et en exclusivité le nom du grand gagnant de notre jeu ‘Jusqu'à la Lune’, organisé par notre chaîne, qui va vivre la grande expérience de voyager dans l’espace. Alors monsieur, quel est votre nom ? »

   Pierre réalisa tout à coup ce qui venait de se passer. Il n’osait y croire. « Mais comment j’ai fait pour ne pas y penser ? Depuis qu’ils ont annoncé ce jeu, j’étais impatient de découvrir comment ils allaient pouvoir envoyer quelqu’un sans aucune qualification dans une navette spatiale. Et même pour convaincre cette personne : qui accepterait comme ça de tout lâcher pour un si long, pénible et dangereux voyage Rien qu’un vol en avion d’une dizaine d’heures c’est déjà infernal de longueur alors... Tiens mais il faut combien de temps pour aller jusque sur la Lune au fait ? »

   « Il est un peu sous le choc mais c’est normal. Alors ? Votre nom ?

Ha, euh oui. Pierre… Pierre Himself ». La journaliste le regarda étrangement mais comprit vite. « Himself ? Comme c’est amusant pour un gagnant ! Alors, quand avez-vous compris que vous aviez tiré le gobelet en or en commandant un simple café de la marque Noccachio qui organise ce concours ?

À l’instant.

Je vois, vous n’aviez pas réalisé. Et pourtant vous n’avez pas été intrigué par la couleur dorée de ce gobelet et le dessin au fond ?

Non en fait je ne prends jamais de café à la machine ». La journaliste eut un trait noir qui lui traversa les yeux et reprit en fixant l’objectif « Je comprends, ce café est également disponible en délicieuses capsules ». Se retournant vers son sujet : « En parlant de ça, justement, qu’est-ce que cela vous fait ? Est-ce que vous vous rendez compte que vous allez bientôt devenir l’un des rares hommes à avoir voyagé dans l’espace et que vous allez avoir le privilège de poser vos pas sur une partie de la Lune inexplorée par l’homme ?

C’est dur à réaliser vous savez.

Avant de poursuivre, quand nous sommes arrivés nous ne pensions pas assister à une telle scène. Vous avez eu le temps de me raconter comment, en passant par hasard, vous avez aperçu de la route cette jeune personne en train de se noyer et comment vous avez plongé sans réfléchir. Dites-moi c’est votre journée de héros on dirait ! ».

   Tout à coup un grand homme apparu derrière les caméras en faisant de grands signes. « Très bien, nous allons laisser Pierre reprendre ses esprits et se sécher puis nous allons le suivre dans sa journée pour connaître un peu mieux celui que nous allons accompagner ensemble pendant un long périple. Nous revenons rapidement pour la suite de notre édition spéciale. Je vous rappelle que cet évènement, qui vous est offert par Noccachio, est suivi par plusieurs chaînes internationales et rediffusé dans le monde entier. N’hésitez pas à vous abonner à notre site internet, nous vous réservons de nombreuses surprises à ne pas manquer ».

   Une fois les caméras coupées, Marine fit un signe à l’homme agité pour lui faire comprendre de patienter un instant. Il semblait de plus en plus énervé. Elle s’adressa ensuite à Pierre : « Alors voilà, vous savez tout. J’avoue que j’avais peur d’un gagnant qui aurait pu perturber cette émission pour laquelle je me suis battue, mais dès que je vous ai vu j’ai su que ce serait vous. Un monsieur ‘tout le monde’ pile comme j’aurais pu le rêver. Alors je vous préviens, à partir de maintenant je vais vous coacher et vous allez devenir parfait. Mais pas de nouveau faux pas. Je viens déjà de vous sauver la mise une fois. Si nos actionnaires découvraient la situation réelle où nous vous avons trouvé je ne donnerais pas cher de votre peau, au sens propre.

Mais, attendez n’allez pas imaginer que…

Oh arrêtez, pas avec moi, il est très mignon en plus et je ne vous juge pas. D’ailleurs si je devais choisir je serais plus désolée pour vous de votre pauvre honte que de votre acte. En revanche pour l’image : tout ce qui a précédé ne peut venir interférer. Et croyez-moi je serai convaincante avec votre petite copine pour qu’elle la ferme. Maintenant on va reprendre votre vraie vie en espérant que cela colle. Sinon faites-moi confiance je plierai la réalité s’il le faut mais tout sera parfait. Restez juste vous-même. Alors vous travaillez dans cette tour ? ».

   « Je me sentais ‘rien’, il y a encore cinq minutes, seul dans ma voiture, mais ça c’était avant de la rencontrer. Maintenant je suis vraiment devenu « moins que rien du tout », qu’un jouet entre les mains de cette femme qui semble avoir tout pouvoir sur tout. À quoi bon lutter. Et puis, ce sera toujours mieux que ce que me réservaient cette journée et même cette vie, alors soit ».

   « Oui je suis comptable pour la banque Nortionz.

Parfait ! » ne put-elle s’empêcher de lâcher. « Oui cela colle bien au petit minable qu’elle semble chercher » se dit Pierre. « Bien, je vais aller régler quelques petits points dont votre amie, pour qu’elle soit prise en charge, puis je viens vous chercher et nous allons à votre travail dans votre voiture. Nous devons faire un petit reportage présentant votre vie de tous les jours, permettre aux spectateurs de s’identifier. Nous sommes déjà en train de négocier avec votre entreprise pour réussir à tirer quelques images intéressantes de tout cela. Profitez bien parce que vous n’irez plus au travail dès demain. Ne vous inquiétez pas, vous pourrez retrouver votre poste après cette aventure si le cœur vous en dit. En revanche êtes-vous marié ? En couple ? Avez-vous des enfants ? ». Pierre eut un petit pincement, il aurait tant aimé répondre oui à l’une de ces questions.

« Non.

Je ne dis pas parfait mais vous savez que je le pense, pour moi comme pour vous. Vous savez, vous allez en faire rêver plus d’une. Bon allez je reviens. On va venir s’occuper de vous. »

   Immédiatement après son départ, une équipe vint effectivement le guider vers un camping-car mieux équipé que son appartement. Pendant qu’un café lui était servi, plusieurs assistantes étaient affairées à laver puis sécher ses vêtements avec d’énormes sèche-cheveux et à leur donner une apparence propre pendant qu’une autre le maquillait et le coiffait. « Hé ben, c’est au moins le côté agréable de la situation. Quel luxe ! J’ai toujours adoré m’imaginer comme un acteur sur un plateau de cinéma, entre deux scènes, et c’était exactement comme ça. Je commence à être excité par cette aventure. Et cela n’a rien à voir avec la jeune femme en train de me sécher l’entrejambe. Ah, si seulement on pouvait éviter le passage par le travail ! Ça va tout gâcher. Il faut que je prévienne Marine dès son retour. Finalement c’est moi le gagnant. C’est à moi de dire ce que je veux ou pas. C’est moi le héros ».

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Diluvien 29/10/2019 08:33

Si ce roman vous intéresse merci de me le faire savoir, il est très important pour moi d'avoir des retours et le but de cette mise en ligne est également de pouvoir échanger avec les lecteurs. N'hésitez pas à motiver par tout cette publication par tout moyen si vous souhaitez une publication plus rapide et jusqu'au bout de l'oeuvre.